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L’œuvre miroir ou L’expérience de la confession
Le Jardin des délices de Slimane Rais

« Vous avez commis une ‘faute’ que vous n’avez jamais pu oublier. Slimane Raïs vous invite à déposer sur un répondeur téléphonique un récit anonyme de votre histoire. L’ensemble des récits permettra à l’artiste de réaliser une œuvre sonore pour l’espace d’art contemporain RURART ». Les prémices de l’installation du Jardin des délices se trouvent dans cette annonce demandant aux participants de laisser sur le répondeur téléphonique de l’artiste le récit d’une faute commise et jamais oubliée.


Cet appel à participation à un projet d’artiste ayant aboutit, il suffit au commun des mortels de pousser un rideau noir pour accéder à cette œuvre sonore, cet antre, où semble se jouer et se déjouer l’histoire des confessions humaines. Trois murs couverts de miroirs plans et l’inscription le Jardin des délices en néons rouges éclairent cette pièce obscure.
L’ensemble des messages est murmuré par des hauts parleurs cachés dans 25 boules dorées suspendues à des tiges en laiton s’apparentant à des formes végétales. Manque de repères et mise en abyme, le regardeur se retrouve seul face aux confessions. Des murmures hantent cette pièce et pour accéder à ses voix, ce dernier doit coller son oreille contre chaque boule et son corps se mouvoir selon les différentes hauteurs de tiges, le spectateur étant dès lors physiquement impliqué. Ces boules dorées reflètent l’inscription Jardin des délices et le spectateur écoute, son reflet déformé dans ces boules, similaires à des miroirs convexes. L’œuvre se reflète, ces miroirs répétant à l’infini les fruits d’or de ce jardin.

Le triptyque de Jérôme Bosch, peintre néerlandais du XVe siècle, portant le même titre, est au centre de cette installation pour Slimane Raïs, car « choisir ce titre c’était aussi faire un clin d’œil à la situation rurale du centre d’art. Et puis on est en Pays Mélusin, où circule la légende de la fée mélusine, mi-femme, mi-serpent. Là encore on trouve un lien avec le tableau de Jérôme Bosch où certains personnages sont des monstres hybrides. La trahison, la faute de Raymondin, m’a fait penser au pêché originel, et à ce moment où les hommes succombent à la tentation. »*. Sans entrer dans une analyse iconographique et iconologique de ce triptyque, la sphère, la boule, le miroir convexe sont présents dans l’œuvre de Bosch. Si la boule transparente contient le monde, la confession du monde dans les panneaux extérieurs du Jardin des Délices, les boules dorées de Slimane Rais semblent également contenir cette même confession. Ces tiges surmontées de boules, tel que le souligne Arnaud Stines, directeur de Rurat, pourraient également faire écho aux êtres hybrides peuplant Le Jardin des délices de Jérôme Bosch.


Intrigante, l’œuvre de Slimane Rais n’est jamais dérangeante mais plutôt complaisante.L’on pourrait rester des heures entières dans cette pièce à écouter et réécouter les confessions de ces anonymes. A aucun moment le regardeur ne se sent en position de voyeur, puisqu’il fait partie intégrante de l’oeuvre. Œuvre miroir, Slimane Raïs interroge l’idée que tout un chacun peut se faire de la notion de faute, les miroirs invitant à l’introspection. Cette œuvre esthétisante et sensuelle nous enveloppe, nous dérobe pour une expérience unique et unifiante. Le rouge apparaît ici comme couleur du danger, du désir, de la maison close des péchés contingente à la nature humaine…
D’autres œuvres viennent compléter cette exposition de Slimane Raïs au sein de l’espace d’art contemporain. Aussi, pour Ressources humaines, l’artiste est allé à la rencontre de personnages sans emploi par l’intermédiaire de l’ANPE. Contrairement à un recruteur, l’artiste choisit de les interroger sur leurs passions et loisirs mentionnés dans la rubrique « divers » du CV. Le candidat, dégagé du stress se dévoile en maîtrisant parfaitement son sujet. Par le biais d’un rideau sur lequel sont projetés les visages des postulants se préparant à l’entretien, le spectateur est invité à entrer dans une pièce où deux chaises font face à une vidéo qui représente une situation d’embauche. Le visiteur recruteur se retrouve face à un candidat qui expose ses passions. Opposant la sphère publique et privée, la valorisation de l’individu plutôt que l’acteur économique et social est enclenchée.
Par le biais d’une annonce publique intitulée « commandez votre portrait par téléphone », l’artiste a recueilli l’auto description des intéressés. Visages sans expressions, portraits standardisés, cette œuvre, Les migrants, soulève la difficulté de la représentation de soi ainsi que celle de la reconstitution du discours de l’Autre. Slimane Raïs met ainsi en œuvre la dialectique subjectif/objectif dans un quartier sensible à forte minorité gitane.
J’hésite à appeler Slimane Raïs grâce à cette cabine téléphonique offerte au public Pour parler, démarche de désacralisation de l’artiste. Je me lance et tombe sur sa messagerie. Je ne laisserai pas de message, ni de confessions…cette fois-ci.

Sandrine DIAGO



*Le Jardin des délices. SlimaneRaïs, éditions Rurart, 2006, p.35.


Informations pratiques

Du 24 octobre 2006 au 31 janvier 2007
Du lundi au vendredi de 14h à 18h, le dimanche de 15h à 18h.
Tél. 05 49 43 62 59
Départementale 150 lycée agricole de Venours 86480 Rouillé
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