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A Lille, le Tri Postal skate sur les vagues de la « street culture »

Pour la réouverture du Tri Postal, haut lieu de feu-Lille2004, « Skate » s’annonce comme une des expositions-phares du printemps, présentant, sur plus de 3000m2, une des plus importantes manifestations autour de la street culture en Europe.

Art, architecture, design, vidéo, photo musique et graphisme : « Skate » se présente d’emblée comme une manifestation au programme ambitieux.
En premier lieu, celle d’offrir le plus vaste panorama possible de ce que produit la street culture depuis plusieurs décennies. Le titre, « Skate », pourrait laisser à penser qu’il ne sera question ici que de planches, de ride et de glisse. Que les initiés comme les philistins se rassurent : s’il y a bien ici de quoi passionner les skateurs purs et durs, « Skate » n’est au fond qu’un prétexte à une démonstration pluridimensionnelle de toutes les formes artistiques qu’a pu emprunter cette « contre-culture », alimentant notamment un regard nouveau sur l’architecture et au-delà une réflexion sur l’urbanité et les formes politiques, culturelles et sociales qu’elle engendre.
Il s’agit ensuite de renverser le cliché persistant (notamment en France où le terme de « culture urbaine » a une courte histoire et revêt un aspect plus social et politique qu’artistique) selon lequel les arts venus de la rue correspondent à des phénomènes de mode relativement récents. Cliché très certainement sous-tendu par le lien intime qu’entretient cette créativité avec la sensibilité et les réalités adolescentes. Cinquante ans, c’est pourtant à peu près l’âge de cette culture qui naquit à l’aube des années 60, autour des « good vibrations » des plages californiennes. Du surf au skateboard, du rock au disco, du punk au hip-hop, la plupart des expressions créatives d’une culture populaire et alternative, quoique largement entrées aujourd’hui dans notre imagerie urbaine, ont passé les décennies sans perdre de leur énergie rebelle.
Ambition enfin, clairement exprimée par le directeur artistique de l’évènement, Laurent Sabatier, de montrer comment les codes de représentations, les modes de vies et les icônes de la street culture se sont dilués dans la culture en général, par le biais des mass medias et de l’industrie, et comment ces artistes en sont vraiment devenus, s’intégrant dans des processus de création globaux, en un mot comment l’underground, lorsqu’il n’est pas un simple épiphénomène sans substance, peut devenir une véritable force de proposition créative pour le monde d’aujourd’hui.

« Skate », c’est donc, sur deux niveaux, un foisonnement de scénographies, d’œuvres et d’installations.




Au rez-de-chaussée, le skate se glisse dans les « Interstices » de la ville

Au rez-de chaussée, une installation sur 1600m2, entre proposition architecturale et art contemporain, recrée un espace urbain « rêvé » dans lequel skateurs, promeneurs et artistes se croiseraient, se rencontreraient, cohabiteraient. Rêvé, parce qu’ici, dans une scénographie très élaborée, l’installation du collectif londonien « The Side Effects of Urethane » cherche à montrer comment l’espace urbain contemporain, devenu principalement lieu de passage et de circulation, pourrait redevenir lieu de partage, dans une relecture de sa géographie, une réappropriation de son usage. Dans la pratique du skate, la ville est un terrain de jeu et les mobiliers urbains autant de possibilités de détournement. Ainsi les « Moving Units », se présentent comme mobilier urbain ponctuant les espaces, servant de bancs aux visiteurs, de praticables pour les skateurs ou encore de supports vidéos. De temps à autre, un écran de tulle descend sur le module, et donne à voir de petites vidéos qui, comme en surimpression, l’animent et le mettent en scène. Ces vidéos, signées par des collectifs lillois (Digital Vandal) et lyonnais (le Cliché) sont bien souvent surprenantes et inventives.
Selon l’heure du jour, le visiteur pourra tester grandeur nature cette idéale cohabitation, en admirant les skateurs qui auront envahi le lieu, ou en essayant de se frayer un chemin parmi eux.

Aux murs s’affichent, dans des caissons lumineux, des photos de Fred Mortagne, comme un clin d’œil aux publicités qui jalonnent inévitablement les promenades urbaines. Mais ici, par chance, pas de voitures à seulement 50000€ ni de femmes alanguies vantant la faiblesse de leurs taux de crédit. Une alternative rêvée, en effet, que les photos vives de ce jeune vidéaste et photographe lyonnais fou de skate et des images virtuoses que ce sport peut engendrer.

Enfin, histoire de convaincre les plus sceptiques quant au sérieux de la street culture et la portée de sa réflexion sur l’urbanité, architecte et urbaniste, ethnologues chercheurs au CNRS, urbaniste, journalistes spécialisés et skateurs sont convoqués pour exposer, en neuf textes, leur idée de la vie dans la ville et les enjeux sociologiques et parfois politique qui se trament derrière les pratiques et les sports urbains.
Ainsi, le plasticien Raphaël Zarka, dans une audacieuse analyse dérivée des « Mythologies » de Barthes, montre comment le skateur, en détournant l’usage des espaces et des objets urbains, s’échappe du carcan de l’usager pour se faire inventeur, re-créateur d’un véritable espace public qui aurait aujourd’hui glissé vers un espace commercial qu’il « court-circuite » à sa manière. Cependant, Jérémy Daclin, skateur de son état, reconnaît que le skateboard, en tant qu’objet marchand, ne saurait échapper au monde capitaliste dans lequel il évolue.

Avant de monter à l’étage, on pourra jeter un œil ou s’installer plus confortablement dans le salon vidéo, pour y découvrir films d’archives et vidéos sur l’histoire du skate. Le visiteur patient, pas pressé, réellement passionné ou simplement très curieux sera ravi de trouver là de quoi mieux appréhender la chronologie et les codes esthétiques de la skate culture depuis l’ère californienne et les années 60.



Au premier étage, « La Chienne » et les « Beautiful Losers » annoncent la couleur.

S’éloignant un peu du strict propos « skate », les deux expositions de ce deuxième niveau permettent de pénétrer dans deux univers visuels se rejoignant parfois, notamment sur les préoccupations du graphisme et de la couleur.
L’« Exposichienne », consacrée au graphisme, ne se veut pas tant une rétrospective qu’une démonstration de la richesse des univers graphiques déployés dans les fanzines, en marge de la Bande Dessinée dite « commerciale ». Manière de fêter la naissance du fanzine-graphzine « Sortez la chienne ! » en 1986 sous les traits de Stéphane Laurent et Jean-Jacques Tachdjian (qui a activement collaboré à cet évènement), c’est donc vingt ans de graphisme alternatif, et des perspectives ouvertes sur de jeunes talents venus du monde entier, que nous propose de découvrir cette exposition étonnante. Car il n’était pas si facile de rendre attrayante une exposition dont le principal support se feuillette en deux dimensions. Ici, les images imprimées sont mises en scène et entrent dans une troisième dimension. Les cimaises sont couvertes de feuillets, de sérigraphies et d’affiches et aux détours d’un parcours labyrinthique, on découvre les « funny » sculptures de Rémy Pagart, l’étrange cabinet noir de Stéphane Blanquet ou le « Paranorama » particulièrement réjouissant de Rémy Vaerbraeken, sorte de cabinet de curiosité d’un genre nouveau. « Exposichienne » montre un art ludique, où la liberté, l’irrévérence, la couleur, et une bonne dose de mauvais goût, sont érigées en règles générales. Amateur ou non d’art graphique un peu déjanté, on ne pourra que ressentir la passion pour le papier imprimé de ces dessinateurs et leur sens affirmé de la dérision, comme une forme d’activisme.

L’histoire de « Beautiful Losers », quant à elle, commence aux début des années 2000, lorsque deux skateurs passionnés de street culture, Aaron Rose et Christian Strike, décident de monter une exposition visant à explorer, et à montrer, l’histoire d’un courant artistique populaire d’abord typiquement américain, celui de la rue et des « losers », entre laissés-pour-compte et classes moyennes, celui d’une autre Amérique, de la « Beat generation », du punk, du surf, du skate et du hip-hop, traversé de part en part par une esthétique Pop souvent revendiquée. On partira donc des racines (« Roots ») avec Warhol, Craig R. Stecyk III « père » de la Surf Culture, Robert Crumb ou Larry Clark, parmi d’autres, pour découvrir ou redécouvrir Glen E. Friedman, Ed Templeton, Ryan Mc Guiness ou Terry Richardson pour n’en citer que quelques uns parmi la quarantaine d’artistes présentés ici…


Cette exposition, montrée pour la première fois à Cincinnati en 2004, a depuis fait le tour des États-unis avec un incroyable succès. Montée par le Yerba Buena Center de San Francisco et le Centre d’Art Contemporain de Cincinnati, sa venue à Lille constitue une première et unique escale en France : le Tri Postal, avec ses airs de Factory, parut un lieu idéal aux deux commissaires américains.
Peintures, sculptures, photographies, vidéos et performances : il s’agit ici de démontrer que l’art « de la rue » est véritablement un art contemporain, et comment ses acteurs, artistes d’abord considérés comme marginaux, ont su faire valoir leurs arts et leurs codes dans le monde contemporain. Ainsi, Josh Lazcano et Barry Mc Gee, avec leur graffeur-automate, font entrer, dans un esprit parodique, le graff dans l’institution. En même temps, ceux qui auront vu l’exposition actuellement présentée au Centre Pompidou à Paris, « Los Angeles, naissance d’une capitale artistique », ne pourront que constater les filiations, les parentés d’univers entre certains artistes présentés ici et ceux qui, de Ed Ruscha à Jim Shaw en passant par John Baldessari, se tinrent sur le fil de l’underground et du populaire, entre art expérimental et Hollywood, jusqu’à la reconnaissance institutionnelle. Comme eux, et à leur suite, les artistes présentés dans « Beautiful Losers » défendent un anticonformisme, une distance critique quant aux valeurs établies qui ne dérogent pourtant pas aux interrogations récurrentes de la foi, du sexe, de l’argent, de la politique, de la valeur de la vie. Et qui aussi, d’une certaine manière, s’inscrivent dans une histoire de l’art dont ils ne sont nullement en marge, en perpétuant une certaine iconographie.
En revanche –mais peut-être est-ce l’illusion que donne la valeur des années ?-, à la différence de leurs « aînés », les artistes de « Beautiful Losers » semblent marqués par une sensibilité adolescente (post-adolescente ?) exacerbée. A l’image des vanités pastels de Jo Jackson, violence, extrémisme et gravité se trouvent toujours à proximité d’œuvres au graphisme délicat ou à l’énergie colorée. « Beautiful Losers » nous fait passer du subversif au presque « cute » (mignon), du naïf au cruel, du fun sportif au hardcore sans crier gare, si ce n’est le rideau pudiquement baissé à l’entrée des boxes les plus « sensibles ». Quoiqu’il en soit, dans la disruption, l’hommage ou l’emprunt iconique, la plupart des œuvres présentées touchent par le sentiment d’une urgence à créer et l’énergie éminemment urbaine qu’elle dégage.

James Cochran ou la passion du « homeless »

Au dernier étage du Tri Postal, en lien avec « Skate », on aura la surprise, c’est la moins que l’on puisse dire, de découvrir un pan inhabituel, sinon inconnu, de l’Australie contemporaine avec la première exposition en Europe de James Cochran. Loin de l’imagerie, ou de l’imaginaire, souvent liée à ce géant des antipodes (vastes étendues désertes, kangourous et soleil au zénith), Cochran, dans un style protéiforme « revisite » et « mixe » des manières ayant à voir avec le baroque , le Caravage ou le pointillisme, le graffiti ou le dot-painting aborigène, la peinture à l’huile ou la bombe aérosol. Une peinture au final plus lucide que naïve. Ex-homeless et ex-breakdancer et graffeur, James Cochran alias Jimmy C, aujourd’hui artiste reconnu dans son pays, notamment pour son travail de muraliste, dépeint la réalité de la rue, la marginalité et son cortège d’addictions, de chutes et de rédemptions illuminées. On est frappé par l’empathie de l’artiste pour ses sujets et par l’atmosphère de spiritualité, voire de mysticisme insufflée par ses portraits d’immigrés clandestins, jusqu’à l’ « ascension » finale.

Marie Deparis



Les peintures de James Cochran seront visibles en juillet 2006 au Point Ephémère, Quai de Valmy à Paris

Et autour de « Skate » :

A la FNAC de Lille : le londonien Eddie Otchere présente une galerie de portraits de B-Boys- Jusqu’au 2 juillet 2006
A la Maison Folie Colysée de Lambersart : « Pseudo , du mur à la toile » offre une sélection de peintures, installations, photos et vidéos autour du graff.
Jusqu’au 14 mai 2006
A la Maison Folie de Wazemmes : « Martha Cooper/Dailylife , Correspondances » présente les regards photographiques croisés, à 20 ans et 6000 Km de distance entre Martha Cooper, témoin de la naissance du Hip-hop dans le Bronx des années 80 et de Carl Cordonnier, de l’agence lilloise Dailylife, captant des portraits intimes de jeunes immigrés en Europe.
Jusqu’au 21 mai 2006

Et à Paris :

« Ugly Winners » à la Galerie Agnès B, Rue du Jour
Exposition en collaboration avec Aaron Rose et Christian Strike,
commissaires de l’exposition « Beautiful Losers »
Jusqu’au 27 mai

SKATE
Tri Postal Avenue Willy Brandt- Lille
Métro Gare Lille Flandres
Du mercredi au samedi de 13 h à 20 h et le dimanche de 13 h à 19 h
5€ / 3€
Sur le Net
Jusqu’au 2 juillet 2006