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Une visite entre « Voisins Officiels » au Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq
Scellant la collaboration fraternelle et transfrontalière entre le Musée des Arts Contemporains du Grand-Hornu (Province du Hainaut, Communauté française de Belgique) et le Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq, « Voisins Officiels » clôt la programmation du Musée avant sa fermeture pour travaux, en juillet. Sous l’égide de Jacques Derrida, philosophe récemment disparu, et de François Curlet, artiste dont une œuvre inspira le titre de cette rencontre, sont exposées des œuvres majeures du fond du Mac’s Grand-Hornu autour du thème de l’hospitalité.

Cette exposition ne se présente pas comme un simple « déplacement physique des œuvres » mais se veut une « véritable invitation ». Invitation à s’installer, pour ces œuvres étrangères, invitation à réfléchir sur ce qu’un tel projet exige de rencontre, d’accueil, de générosité, d’hospitalité, donc. Réflexion engageant à celle, plus générale, du sens et de la valeur d’un principe social fondateur, malmené par l’Histoire et les peurs du monde contemporain.
« Voisins Officiels » se donne donc pour ambition, par la multiplicité des œuvres, de présenter l’altérité autrement, sous un autre visage. Elle s’efforce, autant que possible, dans un parcours quelque peu sinueux, de maintenir ce fil conducteur au travers de trois axes identifiés. L’hospitalité comme « système domestique » interroge les relations inter-personnelles dans la sphère privée : famille, amis, voisins, maison. Mais l’hospitalité est aussi un principe politique : dans la cité, l’ « Urbanité » est la norme des rapports pacifiques. Enfin, précepte religieux, cette dernière renvoie, selon les commissaires de l’exposition, à une réflexion sur la vie et la mort comme « lieux » d’hospitalité et espaces symboliques.


« Le système domestique »

Pour être bien accueilli, il faut être (re)connu. Ainsi l’exposition s’ouvre-t-elle sur cette curieuse mais ô combien symbolique œuvre-expérience de François Curlet : les « Voisins Officiels du Mac’s Grand-Hornu ». Spécialiste de la stratégie du détournement, Curlet proposa en 2000, pour l’ouverture du MAC’s, un coupon-réponse aux habitants de la cité. En échange, ils recevaient un paquet de cartes de visite très officielles sur lesquelles leur nom et adresse figuraient sous le titre honorifique de « Voisin Officiel » (comme on dirait « partenaire officiel ») du MAC’s. D’emblée, cette œuvre (96 cartes de visites sous vitrine) indique en quoi l’hospitalité se vit au point d’articulation entre le privé et le public, entre être et être reconnu.
Dans la même salle, on aura la chance de découvrir un assez exceptionnel ensemble de dessins de René Magritte. 13 dessins et une lettre à l’humour quasi-dada, ou comment régler les problèmes domestiques comme celui, épineux, de la famille. « La maison », écrit ainsi Magritte, « est un plat dur à digérer...(...) un caveau de famille. ». La maison familiale est-elle le lieu naturel de l’hospitalité ? Elle peut être aussi synonyme de quant-à-soi, d’enfermement, d’intime hostilité.
Plus loin, un intéressant ensemble chaises et lit-table de « Art & Language », collectif d’origine anglaise fondé en 1968. Ici les aspects formel, esthétique, fonctionnel et symbolique des objets de la maison sont habilement mêlés. Ces meubles-sculptures faits d’assemblages de toiles sur chassis, imprimées de pages de livre, portent une dimension décorative, sans exclure cependant une certaine réflexion, comme souvent chez Art & Language, sur le statut de l’ « objet d’art » : l’art, par la peinture ou le design, « n’est-il qu’une contribution supplémentaire au décor familial bourgeois » ? (Steve Edwards- Art & Language in Practice, 1999)
Cà et là, quelques jolies phrases à méditer : « Habiter signifie laisser des traces », écrit Walter Benjamin, « L’hospitalité ne peut être que poétique », affirmait Jacques Derrida....


« L’urbanité »

L’ « urbanité », qualité de celui qui sait accueillir et rendre service, devient ici, par une sorte de glissement sémantique, la qualité d’une ville qui saurait se faire hospitalière. De près (« Still NYC » de Marie-José Burki) ou de loin (les vues aériennes de Balthasar Burkhard), l’architecture, la matière dont sont faites les villes, rendent possible ou difficile le fameux « Bien vivre » dont parlait Aristote. Les œuvres, toutes des photographies, présentées dans cette section interrogent l’art de vivre ensemble. Ainsi regardera-t-on avec une curiosité mêlée de stupeur les impressionnantes photos de groupes de Zhuang Hui, réalisées en 1997 et dont on jurerait qu’elles ont été faites sous Mao. Mises en scène, cadrages, utilisation d’un appareil rotatif : ces photos (personnel de grand magasin, élèves et professeurs, compagnie armée), dans lesquels l’artiste s’insinue comme pour en souligner l’étrangeté, expriment une troublante anonyme humanité, à l’opposé de laquelle s’imposent les portraits tout en frontalité, sans échappatoire, de Roland Fischer ou de Rineke Dijkstra. Beautés hors contexte ou adolescents boutonneux de Liverpool, ils sont, comme le disait Emmanuel Levinas, de « passionnantes surfaces » dont on cherche, en vain ?, à percer le mystère de l’intimité.
Intéressantes aussi, les accumulations de clichés de Michel François. « Affichage urbain » tapisse un pan de mur de photos aux thèmes variés, scènes de plage, scooter, défilé de mode ou cactus, comme une tentative pour tisser des liens entre les lointains, pour que d’un tout hétéroclite émerge un corps...urbain ?

« Les espaces symboliques »

Le troisième axe de l’exposition, traitant de l’hospitalité dans ses manifestations symboliques, s’arrête plus particulièrement sur une métaphysique de la mort, comme lieu inhospitalier par excellence, produisant, par le fait de la compassion, une forme d’accueil. Ici, plutôt que des œuvres au caractère ouvertement morbide, comme les photos d’Andres Serrano, ou teintée d’étrangeté, comme celles de Katrin Freisager, on retiendra la poétique installation de Patrick Corillon, « Les Arbres » Bien qu’accompagnés d’un cartel racontant une histoire, ces arbres développent une énergie suffisamment suggestive pour laisser libre cours à l’imagination, au souvenir de secrets partagés au creux de leurs branches accueillantes, pour s’inventer sa propre histoire.
Enfin on retiendra surtout la majestueuse et très profondément émouvante (ré)installation de Christian Boltanski, sur laquelle se ferme l’exposition. 2678 boîtes d’archives en fer blanc rouillées, avec étiquettes et photos en noir et blanc forment « les Registres du Grand-Hornu »(1997), en hommage aux mineurs qui travaillèrent dans le charbonnage d’Hornu. Avec son sens si aïgu de la mise en scène de la mémoire et du souvenir, Boltanski parvient à créer une atmosphère à la densité proche de celle du sanctuaire, comme si nous étions là réellement face à un pan de l’histoire. Emotion « factice » en quelque sorte, tel est le procès que certains firent à l’artiste. Le visiteur jugera...

En exergue, à l’étage, comme une mise en abîme ironique des procédés curatoriaux, on retrouvera le « grossiste en humour belge », Jacques Charlier, dans une mise en scène reconstituant une exposition d’art moderne telle qu’on pouvait en voir dans les années 50 à 70. Tableaux à la qualité douteuse, cartels retraçant des vies d’artistes à la véracité tout aussi douteuse, tout est à prendre au second degré, comme souvent avec Charlier. Cette installation a au moins le mérite de tourner un peu en dérision l’esprit de sérieux de nos bien-nommés « conservateurs ».

« Voisins Officiels » est une exposition ambitieuse, tant dans ses intentions que dans son contenu. Sa lisibilité n’est ainsi pas toujours évidente, malgré un effort notoire de médiation (guide de visite très complet, cartels, fiches en salle, cartels). C’est aussi l’occasion d’arpenter une dernière fois avant longtemps ce musée à l’architecture (dûe à Roland Simounet) et à l’atmosphère si particulières, au cœur de son admirable parc de sculptures.

Marie Deparis

« Voisins Officiels »
Du 12 mars au 3 juillet 2005
Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq

1, Allée du Musée 59650 Villeneuve d’Ascq
Tous les jours, de 10h à 18h sauf le mardi
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